Face à la crise économique qui s’installe, une communication claire et précise se fait nécessaire

14 avril 2020

Lundi 13 avril, pour la cinquième fois depuis le début de l’épidémie, le président de la République s’est adressé à ses « compatriotes », dans un discours télévisé de plus de vingt-sept minutes. Si nous félicitons que le président de la République s’adresse si régulièrement à ses concitoyens et qu’il ait notamment précisé hier la date du déconfinement, la fermeture définitive des écoles supérieures et le rôle à jouer des compagnies d’assurance, qui ne doivent pas se défiler maintenant, il n’empêche que de trop nombreuses questions demeurent sans réponse, que ce soit en matière sanitaire ou en matière économique. Or la réponse à ces questions est cruciale, non seulement pour endiguer l’épidémie et protéger notre économie, mais aussi pour rassurer, pour rassurer les Françaises et Français qui sont confinés chez eux depuis quatre semaines et à qui l’on demande de le rester pendant quatre semaines encore. Pour rassurer les soignants et personnels paramédicaux, ceux qui sont en « première ligne » depuis le début de ce combat, selon l’expression et le lexique présidentiels. Pour rassurer, aussi, les travailleurs et travailleuses français, les PME, les chômeurs, qui ont sûrement au moins aussi peur de la crise sanitaire que de ses conséquences économiques.

            Lorsque j’ai commencé à écrire ce texte pour la première fois, il y a trois jours, le nombre de morts dans le monde venait à peine de dépasser les 100 000 tandis que celui de morts en France dépassait pour la première fois les 10 000. On comparait alors la pandémie du Covid-19 avec la « grippe espagnole » de 1918. Alors, bien sûr, disais-je, la priorité est de lutter contre cette crise sanitaire, avant de rappeler que, dans ce cadre, il faut particulièrement aider les personnes plus démunies, âgées et dépendantes. Aujourd’hui, le nombre de décès en France est passé à 15 000, en comptant les Ehpads, tandis que celui dans le monde est monté à 120 000. Près d’1,5 millions de malades sont dénombrés dans le monde, dont 100 000 « cas sévères » en France. Alors ce rappel sur la priorité sanitaire me semble tout aussi nécessaire aujourd’hui, et il le restera malheureusement jusqu’à la fin de l’épidémie.

            Mais, comme je l’écrivais déjà il y a trois jours : il ne faut pas délaisser pour autant l’économie. La directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) a déclaré, dès le 9 avril, que la pandémie actuelle engendrerait « les pires conséquences économiques depuis la Grande Dépression ». Or la comparaison n’est pas anodine, car entre 1929 et 1933 aux États-Unis, le taux de chômage est passé de 3,2 % à 24,9 % de la population active, soit une multiplication par près de 8, et les banques centrales craignent aujourd’hui que ce soit pire. Si l’on s’en tient à l’étude publiée le 26 mars par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), un confinement de deux mois tel qu’il devrait durer réduirait le produit intérieur brut (PIB) d’au moins six points, soit 135 milliards d’euros de richesse produite en 2019 qui ne pourront l’être cette année.

Les effets sociaux d’une récession peuvent être très violents. Parmi les plus graves : faillites et licenciements peuvent même parfois mener au suicide. Je ne dis pas que la crise économique est plus grave que la crise sanitaire en raison du risque de suicides, mais il faut néanmoins être conscient que les risques de pauvreté, tout comme les risques psychosociaux qui accompagneront forcément une récession d’une telle ampleur ne peuvent être négligés.

Alors, pour éviter que notre système productif ne s’effondre complètement, certaines mesures sont nécessaires : les économistes en proposent ; les gouvernements et banques centrales en adoptent certaines. Mais, au-delà des politiques économiques, il existe une mesure tout simple et pourtant si négligée : la transparence de l’information et la communication. Je ne veux pas faire ici d’économie « pure et dure » en discutant de la pertinence de ces mesures mais je veux parler d’une mesure toute bête, toute simple et pourtant si négligée. Cette mesure de « bon sens » comme diraient nos grand-mères, c’est la communication. Oui, nous avons tendance à l’oublier mais c’est bien la communication qui est à la base des échanges, de la production et, surtout, de la confiance qui semble si malmenée dans nos sociétés aujourd’hui[1]. Or, malgré la cinquième allocution présidentielle hier soir et les efforts du gouvernement et, particulièrement, du Premier ministre en la matière, cette communication me paraît encore bien trop absente de l’espace publique et médiatique : il faut plus de clarté dans les réponses apportées par l’exécutif aux Français.

Selon l’encyclopédie Larousse, les crises économiques ont pour origine une « rupture dans les relations qui unissent les différents éléments du système économique ». Alors il me semble qu’un outil essentiel du chemin vers la reprise est la communication. C’est en colmatant ces ruptures, d’abord, que l’on pourra ressouder les différents éléments de notre système économique.

D’ailleurs, selon ce même Larousse : « La crise a pour conséquence un phénomène de repli sur soi ; des mesures protectionnistes ou autarciques sont décidées, des réactions xénophobes se produisent. » Or, c’est tout le contraire qui me paraît nécessaire à la sortie de crise. La crise est mondiale. La réponse sanitaire l’est également. La réponse économique doit l’être aussi. Un peu de protectionnisme peut être bon au sens de relocalisations et de productions locales, mais il ne faut surtout pas s’isoler des peuples voisins. Je pense particulièrement à l’Union européenne, qui se trouve menacée, selon certains, par une montée dans ses États-membres de la volonté de renouer avec la souveraineté. Mais n’oublions pas que seuls, nous pouvons faire si peu, alors qu’ensemble, nous pouvons faire beaucoup, pour reprendre le mot à Helen Keller[2]. Là encore, que ce soit pour maintenir le commerce international ou les relations diplomatiques, le dialogue et la communication apparaissent essentiels.

Une mesure telle qu’un confinement obligatoire sur tout le territoire et pendant une durée du longe ne peut que susciter de nombreuses interrogations. Or l’exécutif, au lieu de répondre de façon claire et précise aux questions qui lui sont adressées, s’enferme dans une communication vague et floue, où règnent les éléments de langage et le lexique martial. Alors qu’il annonçait le confinement, le président de la République n’en a même pas prononcé le mot[3].

Au lendemain de cette cinquième allocution présidentielle, de nombreuses PME et TPE ne savent toujours pas si elles doivent rouvrir ou non. Le 17 mars déjà, de nombreux salariés ne savaient pas s’ils devaient non se rendre sur leur lieu de travail. Deux jours plus tard, le ministre de l’Économie « invite tous les salariés des (…) activités qui sont indispensables au fonctionnement du pays à se rendre sur leur lieu de travail. » Mais quelles activités sont « indispensables » ? On ne le sait toujours pas. La ministre du Travail a préféré se lancer dans un bras de fer avec les fédérations professionnelles du bâtiment pour les forcer à reprendre les chantiers[4], alors que cela ne paraît pas vraiment « indispensable au fonctionnement du pays ». D’ailleurs, contrairement aux accusations qui ont pu être portées par certaines personnes, les ouvriers du bâtiment ne sont pas des « fainéants » et ils souhaitent même reprendre leur travail le plus tôt possible, alors que ce sont les corps de métier parmi les plus durs que l’on connaisse. Si de nombreux chantiers ne rouvrent pas, c’est en raison, une fois de plus de l’absence de communication : si ce n’était pas clair lors de l’allocution présidentielle, il l’est désormais que le gouvernement souhaite voir les chantiers en action de nouveau, mais une chose ne l’est pas, c’est la question de la responsabilité. Qui sera responsable en cas de contamination sur un chantier ? Le dirigeant sera-t-il convoqué devant les tribunaux, même s’il a imposé le respect de mesures de précaution ? Qui sera responsable si ces mesures ne sont pas respectées ou qu’elles sont insuffisantes ? Et, enfin, surtout, comment les chantiers pourraient-ils reprendre alors que les entreprises n’arrivent pas à se fournir en matériel de précaution (gants, masques, gel) ? Les entrepreneurs souhaitent protéger leurs employés, « leurs gars », comme on dit dans ce secteur où les liens sociaux sont très forts, et ils ont peur de se voir accuser de négligence ou de faute en cas de problème.

Une chose est sûre, cependant, les entreprises veulent rouvrir. La plupart d’entre-elles préparent même leur réouverture depuis le début du confinement et ce bien qu’elles n’en connaissent pas la date. Malgré le manque d’information dont elles disposent et qui les empêchent de prendre des décisions rationnelles, les entreprises souhaitent rouvrir, et c’est pourquoi il est indispensable que le gouvernement clarifie de nombreuses choses en matière économique.

            Puisque cette crise est mondiale, nous pouvons nous tourner vers l’étranger pour comparer la situation et la gestion gouvernementale ou même parfois pour prendre exemple. En Espagne, le gouvernement a clairement précisé, dès le prononcé du l’« état d’alarme » et de la « quarantaine » le 14 mars, quelles activités pouvaient continuer physiquement et lesquelles, « non essentielles », devaient s’arrêter ou fonctionner à distance. Et le lundi 13 avril, ces activités déclarées « non essentielles » et dont la liste était arrêtée ont pu reprendre sur décision du gouvernement espagnol. Notre gouvernement ferait bien s’en inspirer pour déclarer quelles activités sont ou non « indispensables au fonctionnement de notre pays », selon l’expression du ministre de l’Économie.

Enfin, télévision, radio et journaux ne cessent de parler de la crise sanitaire, pour informer, pour alerter parfois, pour prévenir, pour remercier… mais ils se voient contraints de meubler leur espace médiatique par des reportages parfois secondaires en l’absence de communication importante. Maintenant que le déconfinement se profile, bien que l’épidémie ne semble pas s’essouffler, il est fondamental de briser les incertitudes qui planent et qui contraignent les individus à faire de mauvais choix : il faut que l’exécutif communique clairement, qu’il fasse des choix et les explique devant les Français. Ce sera vital au sortir de la crise.

En matière sanitaire, le Premier secrétaire du Parti socialiste a déjà soulevé de nombreuses questions dans sa lettre ouverte au président de la République le 12 avril[5] et de nombreuses réponses se font attendre. En matière économique, mes questions sont simples :

  1. La question de la réouverture. Quels secteurs d’activité peuvent reprendre dès maintenant et lesquels doivent rester fermés jusqu’au 11 mai, ou même plus tard si le déconfinement est progressif ?
  2. La question de la responsabilité. Qui sera tenu responsable si un salarié est contaminé dans une entreprise malgré le respect des règles sanitaires ? Et si ces dernières ne sont pas respectées malgré le rappel de l’employeur, celui-ci sera-t-il inquiété ?
  3. La question du matériel. Si les entreprises n’arrivent pas à se fournir en matériel de précaution (gants, masques, gel), peuvent-elles tout de même rouvrir en imposant une distance entre les salariés ?

Hugo Collin Hardy

[1] Pierre Cahuc et Yann Algan, La société de défiance : comment le modèle social français s’autodétruit (2007). Disponible en accès libre sur le site web du Cepremap.

[2] « Seuls, nous pouvons faire si peu ; ensemble, nous pouvons faire beaucoup. », Helen Keller, Sourde, muette, aveugle : histoire de ma vie (1903)

[3] Adresse du président de la République aux Français, 16 mars 2020

[4] « Quand un syndicat patronal dit aux entreprises : “Arrêtez d’aller bosser, arrêtez de faire vos chantiers”, ça, c’est du défaitisme. On a besoin de tout le monde sur le pont. » Muriel Pénicaud, jeudi 19 mars sur LCI

[5] La lettre ouverte est disponible en libre-accès sur Calameo. L’extrait correspondant a été reporté ci-dessous.