Un « prix Nobel d’économie » pour la méthode expérimentale

dans la lutte contre la pauvreté dans le monde


 12 septembre 2019

Ce lundi 14 octobre, Esther Duflo (Franco-Étasunienne), Abhijit Banerjee (Indo-Étasunien) et Michael Kremer (Étasunien) se sont vus décerner le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, dit « prix Nobel d’économie », « pour leur approche expérimentale visant à éradiquer la pauvreté ».

L’Académie royale des sciences de Suède précise que leurs travaux ont « considérablement amélioré notre capacité à lutter contre la pauvreté globale. En deux décennies, leur approche basée sur les expérimentations a transformé l’économie du développement, qui est maintenant un champ de recherche florissant »

La pauvreté dans le monde

Définition de la pauvreté

Une personne est considérée comme pauvre lorsque ses ressources sont inférieures au seuil de pauvreté, soit un revenu en dessous duquel il est difficile de satisfaire ses besoins essentiels. Elle est qualifiée d’extrêmement pauvre lorsqu’elle ne peut répondre à ses besoins alimentaires de base, évalués à 1 800 calories par jour. Le seuil d’extrême pauvreté est fixé à 1,90 dollars par jour (en parité de pouvoir d’achat de 2011) par la Banque mondiale, un organisme de financement du développement.

Si l’extrême pauvreté recule, la pauvreté relative, quant à elle, augmente. En 1990, la Banque mondiale estimait le nombre de personnes vivant dans une situation d’extrême pauvreté à près de 2 milliards ; ils ne seraient plus que 0,7 milliards en 2019. En 1981, près d’une personne sur deux était qualifiée d’extrêmement pauvre contre un peu moins de dix pour cent aujourd’hui Certains parlent même d’une évolution globale vers un « désappauvrissement » du monde. Néanmoins, ce « désappauvrissement » est géographiquement inégal : la pauvreté s’est considérablement réduite en Asie de l’Est tandis qu’elle reste très élevée en Afrique subsaharienne. À titre d’exemple, on compte aujourd’hui davantage de pauvres au Nigeria qu’en Inde.

Cette vision monétaire de la pauvreté est toutefois critiquée par l’économiste indien Amartya Sen, qui considère que ce n’est pas ce qu’un individu possède ou ne possède pas qui déterminerait le niveau de sa richesse ou de sa pauvreté, mais sa capacité d’action à partir de ce qu’il possède : peut-il se nourrir de façon satisfaisante, se déplacer, s’instruire et participer à la vie politique ? Amartya Sen donne l’exemple d’une personne en situation de handicap, qui nécessite plus de ressources qu’une personne qui n’est pas en situation de handicap pour pouvoir faire les mêmes choses.

Face à cela, il crée en 1990, avec l’économiste pakistanais Mahbub ul Haq, l’indice de développement humain, pour mieux rendre compte de la multidimensionnalité de la pauvreté. L’indice se base sur trois facteurs considérés comme essentiels pour évaluer le niveau de développement d’un pays : la richesse au sens strict, par la mesure du produit intérieur brut (PIB) par habitant ; la santé, par l’espérance de vie à la naissance ; et l’éducation, par la durée moyenne de scolarisation.

Lutte contre la pauvreté

Brief.eco explique les différentes théories de l’économie du développement, qui étudient la manière dont les pays pauvres peuvent rattraper leur retard économique sur les pays riches.

Selon ces premiers économistes, la croissance est le seul moyen de réduire la pauvreté. Des auteurs tels que le Britannique et Saint-Lucien Arthur Lewis préconisent ainsi de soutenir l’industrialisation des pays en développement. La Banque mondiale applique cette politique dans les années 1950 et 1960, en investissant dans les infrastructures physiques, mais la pauvreté ne diminue pas.

Dans un article publié en 1989, l’économiste américain John Williamson définit le « consensus de Washington », soit les réformes que les États sollicitant une aide internationale devraient mener en contrepartie de son octroi. Selon lui, ces programmes d’ajustement structurel, qui consistent à libéraliser le commerce, à privatiser les entreprises ou à favoriser l’accès à l’éducation, permettront à terme d’éradiquer la pauvreté.

Dans des ouvrages publiés en 2001 et en 2006, l’économiste américain William Easterly critique l’aide publique au développement, estimant qu’elle conforte les gouvernements corrompus. Selon lui, la pauvreté ne peut être combattue que par des initiatives issues du terrain, comme celle de l’économiste bangladais Mohammed Yunus, qui a développé la pratique du microcrédit, des prêts destinés aux personnes démunies pour financer leurs projets.

« Faut-il faciliter l’accès aux livres ou rendre gratuite la cantine ? » Voilà la question que se pose Michael Kremer, aujourd’hui professeur à Harvard, dans les années 1990 au Kenya, lorsqu’il cherche à améliorer le niveau d’éducation d’élèves en difficulté dans des pays en développement. Il réalise alors une expérience de terrain avec son équipe. Ils sélectionnent d’abord des écoles similaires puis les répartissent aléatoirement en deux groupes : certaines écoles reçoivent de l’argent pour acheter des livres tandis que les autres reçoivent ce même argent pour rendre la cantine gratuite. Comparant l’évolution des résultats dans les écoles de chaque groupe, l’équipe peut ensuite affirmer qu’une méthode est plus ou moins efficace qu’une autre. En l’occurrence, les deux solutions expérimentées semblent échouer : seuls les élèves favorisés bénéficient des livres achetés tandis que la gratuité de la cantine n’aide pas plus les élèves en difficulté à améliorer leurs résultats. Il observe néanmoins que qu’un traitement vermifuge, coûtant 49 cents par enfant, permet de réduire l’absentéisme de 25 %.

Abhijit Banerjee et Esther Duflo, désormais professeurs au Massachusetts Institute of Technology (MIT), trouvent une solution peu après, en réalisant des expériences similaires, notamment en Inde. Ils démontrent que le tutorat ciblé serait plus efficace pour aider les enfants ayant des besoins spécifiques. Près de cinq millions d’enfants dans cent mille écoles indiennes bénéficient désormais d’un programme de soutien scolaire, précise le comité Nobel.

Leur méthode expérimentale s’inspire des recherches médicales : un groupe témoin, ou « de contrôle », ne reçoit rien, tandis qu’un second groupe reçoit une option et un troisième en reçoit une autre. Les chercheurs ont ainsi démontré que l’installation de cliniques mobiles triplait le taux de vaccination et que la distribution d’un sac de lentilles aux parents qui viennent faire vacciner leurs enfants doublait encore le taux de couverture. De surcroît, cette seconde option réduit le coût de la vaccination puisque les coûts fixes, les charges incompressibles, de ces cliniques mobiles sont importants, ce qui signifie que plus le nombre de personnes vaccinées est important, plus le coût de chaque vaccination est faible.

L’expérimentation permet de rapprocher l’économie de la méthode scientifique et de l’éloigner de son caractère politique. Esther Duflo et Michael Kremer vont jusqu’à affirmer qu’il faudrait « créer une culture qui encouragerait, promouvrait, et financerait des évaluations expérimentales par assignation aléatoire rigoureuses a le potentiel de révolutionner les politiques sociales au XXIe siècle, comme l’expérimentation par assignation aléatoire a révolutionné la médecine au XXe siècle » [Traduction de Agathe Devaux-Spatarakis à partir de l’anglais : “Creating a culture in which rigorous randomized evaluations are promoted, encouraged, and financed has the potential to revolutionize social policy during the 21st century, just as randomized trials revolutionized medicine during the 20th ”Esther DUFLO, Rachel GLENNERSTER et Michael KREMER, Randomized Evaluations of Interventions in Social Service Delivery, MIT.]. Néanmoins, cette méthode est critiquée par certains économistes, comme Gaël Giraud, qui indique que les essais aléatoires conduisent à « des résultats qui varient trop selon le lieu et l’époque pour qu’on puisse en déduire une loi générale »[« Esther Duflo, un prix Nobel pour la science de la lutte contre la pauvreté », La Croix, 14 octobre 2019]. Il met également en avant le coût de ces expérimentations, allant de 35 000 à 800 000 euros, selon une étude publiée en 2014 par l’Agence française de développement.

Le « prix Nobel d’économie »

Si Alfred Nobel disait n’avoir « aucune formation en économie et la [haïr] du fond du cœur »[Karen Ilse Horn, Roads to Wisdom : Conversations with Ten Nobel Laureates in Economics, Edward Elgar Publishing, 2009, p. 20], la Banque centrale de Suède créé le « prix en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » en 1968, à l’occasion de son 300e anniversaire. Deux historiens de l’économie, Avner Offer (Université d’Oxford) et Gabriel Söderberg (Université d’Uppsala), accusent la Banque de Suède, et son gouverneur de l’époque, Per Åsbrink, d’avoir créé ce prix pour renforcer le prestige de la banque centrale mais aussi pour médiatiser des idées néolibérales et ainsi d’accroître son influence au détriment des idées sociales-démocrates, à un tournant de l’histoire de la pensée économique [The Nobel Factor, 2017 + « Le prix Nobel d’économie, instrument de propagande du néolibéralisme », L’Obs, 10 octobre 2016, consultable à https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20161008.OBS9557/le-prix-nobel-d-economie-instrument-de-propagande-du-neoliberalisme.html]. Ils précisent alors que, parmi les 76 lauréats de l’époque, 28 sont rattachés à l’université de Chicago, soit 37 % du total, et 80 % sont de nationalité étasunienne. Notons par ailleurs que Esther Duflo est la deuxième femme économiste, avec Elinor Ostrom (2009), récompensée par ce prix.

Esther Duflo : l’économiste prodige

Esther Duflo n’est pas la plus jeune femme de l’histoire à obtenir le prix Nobel sans raison. Elle n’a, au contraire, jamais cessé de faire ses preuves : après une classe préparatoire « lettres et sciences sociales » (dite « khâgne B/L ») à Henri-IV, elle est reçue 4e au concours d’entrée de l’École normale supérieure [Arrêté du 17 septembre 1992 fixant la liste de classement au concours 1992 pour l’entrée à l’Ecole normale supérieure, section des lettres, premier concours], avant que se battent le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et les universités Stanford, Princeton et Yale pour la recruter [« Esther Duflo : la Française prodige appelée à la Maison-Blanche », Arnaud Gonzague, L’Obs, 2 août 2013]. Elle choisi le MIT, qui lui octroie 300 000 dollars en 2003 pour créer son laboratoire de recherche, le Poverty Action Lab (PAL). En 2002, elle reçoit le prix Elaine-Bennett pour la recherche de l’American Economic Association, qui récompense les femmes économistes de moins de 40 ans dont les contributions en recherche économique sont exceptionnelles. Elle est sacrée, dès 2005, meilleure jeune économiste de France par le journal Le Monde et le Cercle des économistes. À 33 ans, elle reçoit la médaille John-Bates-Clark pour son rôle essentiel dans l’économie du développement, en recentrant cette discipline sur les questions microéconomiques et les expériences à grande échelle sur le terrain. Des prix, elle en reçoit une multitude : lauréate du prix MacArthur en 2009, médaille de l’innovation du CNRS en 2011, double prix Albert O. Hirschman et Erna Hamburger en 2014, prix Princesse des Asturies des sciences sociales en 2015 et, bien sûr, « prix Nobel » aujourd’hui. Appelée par le président étasunien Barack Obama pour intégrer le President’s Global Development Council, un comité chargé de le conseiller sur le développement mondial, c’est également elle qui inaugure la première chaire internationale « Savoirs contre la pauvreté » au Collège de France.

Elle décrit sa méthode de travail comme « vraiment micro. Mes projets portent toujours sur une question simple, épurée, qui a trait à la réaction des gens dans un contexte précis. » [Asimina Caminis, « La politique économique à l’épreuve des faits. Des expériences en situation réelle qui livrent des résultats surprenants » in FMI, Finances et développement, septembre 2003.] avant de confier au journal La vie en 2009 : « Un économiste doit être plus proche d’un plombier que d’un physicien qui cherche à dégager les grandes lois du monde. »

Fille d’un père mathématicien et d’une mère médecin pédiatre, elle est élevé dans un milieu protestant et pratique le scoutisme au sein des Éclaireurs et Éclaireuses unionistes de France, dont elle est même responsable d’un groupe local. Sa mère, très impliquée dans l’ONG l’Appel s’en allait deux fois par an à l’étranger pour venir en aide aux enfants victimes des conflits. « Nous la laissions partir deux ou trois semaines, se souvient Esther Duflo. Le temps nous semblait long, mais c’était notre contribution pour rendre le monde plus humain, nous disait-elle. Au retour, elle nous montrait toujours ses diapositives. Des images sur la misère que je ne suis pas près d’oublier. »

Le HuffPost conclu : De cette éducation tournée vers les autres, avec une mère pédiatre qui participe à des missions humanitaires, et un père mathématicien, membre de l’Académie des Sciences, Esther s’est inscrite dans un juste milieu étonnamment symétrique, puisque son métier consiste à trouver des équations pour tirer d’ennui les populations pauvres. [Annabel Benhaiem, « Esther Duflo prix Nobel d’économie: ce qu’il faut savoir pour comprendre son succès », Le HuffPost, 14 octobre 2019]

Hugo Collin-Hardy